Il faut revenir à octobre-décembre 2000 pour comprendre qui était vraiment Alphonse Djédjé Mady. L’homme qui vient de nous quitter à 81 ans à la PISAM n’était pas seulement le professeur d’urologie devenu ministre de la Santé de Houphouët-Boigny. Il était déjà, à ce moment-là, l’homme des souterrains du PDCI-RDA.
On parle de la « réunion ivoirienne ». Ce n’est pas un événement officiel dans les livres d’histoire. C’est le nom que les cadres du vieux parti donnaient, entre eux, aux tractations secrètes de l’automne 2000, entre le coup d’État du général Robert Guéï en 1999 et l’élection calamiteuse qui portera Laurent Gbagbo au pouvoir.
Le PDCI décapité
Rappel du contexte : Henri Konan Bédié est en exil à Paris. Alassane Ouattara est disqualifié par la Cour Suprême pour « doute sur la nationalité ». Bédié lui-même est déclaré inéligible. Le PDCI n’a plus de candidat.
À Abidjan, deux lignes s’affrontent. Celle d’Emile Constant Bombet, qui veut participer à tout prix, et celle d’Alphonse Djédjé Mady, à l’époque numéro 2 du parti mais déjà véritable chef de guerre. Professeur Mady dit : « Si Bédié n’est pas candidat, le PDCI ne va pas à ces élections ».
C’est lui qui fait voter le boycott actif des législatives de décembre 2000. Une décision qui va coûter cher au parti – près de 10 ans de traversée du désert parlementaire – mais qui, selon ses proches, « a sauvé l’âme du PDCI ».
Le médiateur que Gbagbo écoutait
Paradoxe : c’est ce même Djédjé Mady, opposant radical au régime Guéï, que le nouvel homme fort, Laurent Gbagbo, va appeler dès le 31 octobre 2000 pour intégrer son Comité de médiation de 23 membres présidé par Mathias Ekra.
Pourquoi lui ? Parce que Djédjé Mady est l’un des rares à avoir gardé un canal avec tout le monde. Avec Bédié à Paris, avec Ouattara qu’il défend en coulisses malgré l’ivoirité, et avec Gbagbo qu’il a connu à l’université.
C’est dans ce comité que va naître l’idée du jour de deuil national du 9 novembre 2000 pour les victimes de Yopougon, et surtout l’idée qui va devenir le Forum de la Réconciliation Nationale de 2001.
Ceux qui étaient dans la salle racontent la même scène : Djédjé Mady, debout, interrompant un général pour dire : « On ne peut pas parler de réconciliation si on ne parle pas de qui a le droit d’être candidat ». C’est cette phrase qui va pousser Gbagbo à mettre la question de la nationalité d’Alassane Ouattara à l’ordre du jour du Forum, un an plus tard.
L’architecte du G7
La « réunion ivoirienne » de 2000, c’est aussi la matrice de ce qui deviendra le G7 en 2005, puis le RHDP.
Dès décembre 2000, Djédjé Mady réunit chez lui, à Cocody, Henriette Diabaté pour le RDR, Innocent Anaky, et Francis Wodié. L’idée : « Si on se divise, Gbagbo nous mange un par un ». Le PDCI, qui vient de boycotter, est isolé. Il faut créer un front de l’opposition.
C’est lui qui rédigera, de sa main de médecin – écriture illisible, disent ses collaborateurs – le premier mémorandum commun de l’opposition réclamant la reprise de l’enquête sur le charnier de Yopougon et la réintégration de tous les candidats exclus.
Quand il partira à Linas-Marcoussis en janvier 2003 comme numéro 2 de la délégation PDCI derrière Bédié, aux côtés de Louis Dacoury- Tabley et de Djedje Mady lui-même, il aura déjà 3 ans d’avance sur tout le monde.
Le Professeur Djédjé Mady n’était pas un homme de tribune. C’était un homme de couloir, de note manuscrite, de réunion à 23h à Yamoussoukro. La Côte d’Ivoire de 2000, celle qui a basculé dans la crise, s’est en partie jouée dans son salon.
Et c’est peut-être cela que la jeune génération doit retenir : en 2000, quand tout s’effondrait, il a choisi le parti plutôt que le poste.